embarquement rue Mon-Désert

embarquement rue Mon-Désert

Lundi 17 août. — Journée sans soleil, le temps est rafraîchi, il tombe de bonnes averses. Les 70e, 59e et 68e divisions de réserve sont maintenant au complet ; il ne manque plus que six escadrons de dragons, qui, l’après-midi, débarquent au Montet.

Le ravitaillement se fait difficilement, ce qui provoque de nombreuses récla­mations dont nous ne sommes pas responsables. Nous apprenons qu’on a rétabli le télégraphe à la gare d’Avricourt ; le service technique du réseau est invité à mettre en état l’aiguillage à Dieuze. Le bruit court le soir que nous occupons Sarrebourg.

Mardi 18 août. — Le canon gronde très fort ce matin ; on entend distinctement les coups des grosses pièces.

Les transports de troupes sont maintenant terminés : les trains de ravitaillement continuent à nous causer des ennuis ; des officiers d’administration, au quai des messageries, ont débarqué des wagons qui n’étaient pas pour eux ; ce sont des discussions qui se règlent difficilement au bureau. L’après-midi, un avion allemand survole Nancy ; il évolue avec aisance entre les nuages et semble y jouer à cache-cache. Par sa forme et le bord des ailes arrondies, il ressemble à un pigeon ; on le désigne sous le nom de « taub ».

On tire dessus inutilement ; un soldat du poste court avec son fusil entre les voies, il tombe dans les rails; le coup de fusil part sans, heureusement, n’atteindre personne.

Mercredi 19 août. — Que se passe-t-il, nous n’en savons rien, mais le 9e et le 18e corps embarquent en hâte ; toutes leurs unités se rapprochent des gares de Nancy, Jarville, Ludres, Pont-Saint-Vincent, Chaligny, Maron, Chaudeney, Toul. On utilise tous les quais militaires ; où vont-ils ? Nancy est plein de troupes ; le cours Léopold est occupé par une division ; une musique militaire, place Thiers, joue une partie de l’après-midi.

La sous-commission de réseau d’Épinal : M. Nérot, inspecteur principal, le commandant Lefort, du 4e Bureau, le capitaine Marchand, du service des chemins de fer en campagne, est arrivée ce matin et s’est installée au bureau du chef de gare. Le télégraphe et le téléphone suffisent à peine à leurs communications.

Une section de télégraphistes du régiment des chemins de fer part ce soir en auto pour rétablir les communications à Avricourt, Dieuze, jusqu’à Rosselange. Le ravitaillement du 20e corps est porté à Moncel, celui du 15e corps à Bourdonnaye. Donc nous avançons.

Jeudi 20 août. — 9 heures. — L’embarquement du 9e corps continue sans arrêt. Nous savons seulement qu’il est dirigé sur Vitry-le-François. Une centaine d’employés de chemin de fer, habillés en artilleurs partent par le train de Moncel, sous la direction du commandant de Yillautroy, ils vont organiser le service des chemins de fer en Alsace-Lorraine.

15 heures. — Le bruit circule que les Allemands ont contre-attaqué et que nos soldats reculent. Ordre est donné de ne plus envoyer de ravitaillement et de suspendre les transports du 9e corps (16 h.). Le dernier train de troupes, qui est passé il y a 15 minutes, fait machine en arrière jusqu’au quai de Mon-Désert. Que signifie tout cela? Une activité fébrile règne dans le bureau voisin; le capitaine Marchand est venu en coup de vent et repart aussitôt en auto. Tout le monde est inquiet.

14 heures. — Un motocycliste, qui apporte un pli au bureau voisin de la Commission du réseau, nous dit que les « Boches » approchent de Nomeny.

18 heures. — Le général de Castelnau vient à la gare ; il a, dans le bureau voisin, un court entretien avec M. Nérot et le commandant Lefort ; il repart aussitôt on auto.

22 heures. — Le ciel est embrasé dans la direction de Nomeny; ce sont certainement des villages qui flambent ; nous entendons distinctement les coups de canon ; ce sont de grosses pièces qui ne sont pas éloignées.

Vendredi 21 août Personne n’a quitté le bureau cette nuit. À deux heures, ce matin, un dernier train venant de Faulx amène de pauvres gens, chassés de Nomeny par l’incendie. On les loge d’abord dans les salles d’attente, puis vers le matin, dans les galeries de la salle Poirel. Un enfant porte une cage à serin, une vieille dame a dans son panier à couvercle un chat qui ne cesse de miauler. Il y a 80 personnes environ, leur récit est terrifiant, les Allemands ont tout brûlé, massacré sans distinction vieillards, femmes et enfants.

Une gamine de 10 ans a vu fusiller sa mère ; à une femme à moitié folle, ils ont arraché son petit enfant qu’ils ont jeté dans le brasier ; ces malheureux, couchés sur les bottes de paille, sont hébétés, ahuris ; ils n’ont rien mangé depuis hier matin ; ils font pitié. Nous réquisitionnons les deux premières voitures de laitiers qui passent sur le pont Stanislas ; la concierge se charge de faire chauffer le lait.

Toute la journée, arrivent par Champigneulles, Malzéville, Essey, des voitures à échelles garnies de bottes de paille amenant de grands blessés qui n’ont que des pansements sommaires autour desquels bourdonnent de grosses mouches.

D’autres voitures portent des familles entières qui fuient devant l’envahisseur. Le roulement du canon devient assourdissant.

Midi. — Les pauvres évacués de Nomeny ont quitté la salle Poirel ; ils sont à l’hospice saint-julien ; Mme Mirman s’occupe d’eux.

14 heures. — Trois trains sanitaires chargés de blessés arrivent de Lunéville; nous faisons ajouter à chacun deux wagons aménagés pour emmener les blessés qui sont dans la cour et les salles d’attente ; tout le monde s’attelle aux brancards ; un des plus ardents est maître ¡Henri Mengin, en tenue de sapeur-pompier. La Malgrange, les deux lycées, les écoles normales, l’école Professionnelle, le Bon Pasteur n’ont plus une seule place.

17 heures. — Je vais à la mairie demander des moyens de locomotion pour évacuer les blessés légers qui sont restés en gare. M. Antoine, conseiller municipal, fait réquisitionner toutes les autos disponibles. On les transporte : l’école des Beaux- Arts est transformée en ambulance. L’ennemi avance en direction de Lunéville ; nous avons l’impression qu’il cherche à cerner Nancy.

19 heures. — Un drapeau enroulé dans sa gaine vient de nous être remis par un sergent de chasseurs à pied accompagné de deux soldats armés ; il s’agit du drapeau du 143e régiment d’infanterie qui est en déroute. C’est donc plus qu’une retraite précipitée, c’est la débâcle. Nous nous demandons avec inquiétude ce que nous réserve la journée du lendemain.

Samedi 22 août. — 8 heures. — Le canon tonne avec une telle intensité que pour nous entendre, il faut élever la voix ; cela vient de toutes les directions ; sans doute, le Grand-Couronné est attaqué.

Les trains en direction de Blainville sont supprimés ; on dit que la ligne de Paris est coupée à Châlons et qu’elle est déviée par Troyes ; pour communiquer avec l’intérieur, nous n’avons plus que les directions Pont-Saint-Vincent, Mirecourt, et Toul, Neufchâteau.

Le commandant Lefort s’est installé à la gare ; il a fait préparer un lit de camp au bureau du chef, nous ne le voyons qu’à de rares intervalles, toujours très pressé, il circule en auto. Il commande à tous, services technique et militaire ; il est peu communicatif, quoique très courtois ; il a toute l'allure d’un chef énergique en qui on peut avoir confiance. Un ordre signé par lui vient d’être affiché sous l’horloge : « Tout le personnel doit être à son poste, en permanence, au complet ». L’heure est grave.

11 heures. — Les Allemands, paraît-il, sont à Dombasle ; on prépare en hâte l’évacuation de la gare ; aux machines sous pression sont accrochés les wagons en réserve; on y entasse pêle-mêle le matériel, les archives. Deux cents employés ont reçu l’ordre de faire leurs préparatifs pour partir l’après-midi à Épinal, par Mirecourt.

Je commence aussi à sortir nos dossiers ; nous en faisons plusieurs paquets qu’on mettra sur les sacs, si nous partons à pied, par la forêt.

15 heures. — La Trésorerie, la poste, la Banque de France ont mis leurs fonds en sûreté à Toul ; les employés de la poste eux-mêmes s'en vont ; un train spécial amené aux quais de la Croix-de-Bourgogne leur est réservé ainsi qu'à leurs familles ; tout cela n’est pas fait pour rassurer la population qui s'entasse le long des grilles.

Bientôt, c’est une véritable panique ; les gens, même sans laissez-passer, forcent les passages, prennent d'assaut les trains, sans s’occuper de leur direction. Il faut mobiliser tout le poste de police pour dégager les quais, ce qui n’est pas facile.

19 heures. — Le train pour Paris vient de s’en aller ; on a retardé le départ et ajouté des wagons pour débarrasser les quais ; beaucoup de personnes ont pris des billets au hasard et sont complètement affolées.

Des familles entières partent à pied ; on les voit par groupes passer au pont Stanislas ; où vont-elles passer la nuit ?

Dimanche 23 août.8 heures. — La gare est silencieuse ; il reste dix employés, les télégraphistes et les agents du bureau du chef. Avec cela, le poste de police, le commissariat spécial et nous. J’oubliais aussi le buffet : M. Richard vient de renvoyer ses garçons, mais le règlement s’oppose à ce qu’il ferme son restaurant.

Les quais, le quartier du dépôt, des messageries sont complètement vides. Il reste une machine, constamment sous pression avec un fourgon et un wagon de voyageurs pour emmener les derniers services en cas d’extrême nécessité. Ce convoi de secours restera à notre disposition tout le temps que la gare sera abandonnée. M. Mirman vient dans la matinée, il a une longue conversation avec le chef de gare.

Deux trains sanitaires chargés de blessés passent lentement en gare, vers 14 heures; ils vont en direction de Toul. Le soir, du haut de la rue Stanislas, on distingue parfaitement les éclatements d’obus, en direction d’Essey ; ce n’est guère rassurant.

Lundi 24 août. — La Commission de gare a installé une annexe à Jarville pour le visa des laissez-passer et la délivrance des ordres de transport ; nous y allons à tour de rôle ; mais il n’y a pas de service de nuit ; deux trains seulement partent dans chaque direction et dans la journée. Champigneulles est desservi par la Commission de gare de Frouard.

Deux ouvriers sont en permanence à la gare, avec leurs boîtes d’outils. Le plombier doit, à la dernière minute, couper les conduites d’eau, l’électricien désorganisera les postes de télégraphe, de téléphone et de lumière électrique. Un mécanicien doit rendre inutilisables les postes de signaux d’entrée en gare. Le commandant Lefort leur a recommandé de ne rien saccager, tout doit être fait en quelques instants. Nous allons les voir pendant trois semaines, assis sur les bancs, ils n’ont autre chose à faire que dormir, fumer des cigarettes.

 

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