La gare de Nancy en août et septembre 1914 (1/4)
M. René Mercier, - rédacteur en chef du journal l’Est Républicain à l’époque - a rappelé en un livre émouvant, les débuts de la Grande-Guerre à Nancy (1).
M. le Préfet Mirman, qui en a écrit la préface, résume l’ouvrage en trois parties : l’enthousiasme du début, la période des jours noirs, le salut, la victoire.
Nous allons traiter ici de l’activité à la gare de Nancy durant la première période, celle de la mobilisation et de la montée au front des troupes combattantes.
Dans la première partie du mois d’août 1914, c’est l’enthousiasme des populations lorraines, qui tant de fois, cependant, ont subi l’invasion ; c’est l’entrain, la bonne humeur des mobilisés rejoignant sans délai leurs centres de mobilisation, la confiance absolue en nos troupes de couverture, cette magnifique Division de Fer, partant dès la première heure pour occuper ses postes de première ligne ; puis ce sont les résultats encourageants de l’offensive en Lorraine et en Alsace : Château-Salins, Dieuze, Mulhouse redevenues françaises.
Mais, dès le 20 août, la situation change ; la sanglante bataille de Morhange se termine en catastrophe ; nos vaillantes troupes, décimées par la mitraille, reculent ; le bruit du canon devient assourdissant, les villages brûlent dans la région de la Seille, c’est l’exode des malheureuses populations des campagnes, chassées de leurs foyers par le bombardement et l’incendie ; l’ennemi est aux portes de Nancy ; oui, ce sont bien les jours noirs.
Mais, alors que les nouvelles sont rares, incertaines, peu rassurantes, éclate comme un coup de foudre, l’annonce d’une grande victoire sur la Marne, et, par contrecoup, Lunéville et Pont-à-Mousson sont évacués, l’ennemi a reculé : c’est le salut ; Nancy est sauvée.
La population nancéienne, en ces heures tragiques, fit preuve de calme et de dignité ; jamais, cependant, on n’avait vu tant de monde dans les rues, chacun voulait savoir. L’affluence, à l’affût des dernières nouvelles, était surtout considérable aux « Journaux » qui affichaient les dernières dépêches; on faisait queue devant la Caisse d’épargne, aux bureaux de Police. Il y avait foule aussi aux abords de la Gare encombrée d’émigrants, de mobilisés, de voyageurs pressés de gagner une région plus calme, loin de la frontière ; au début, ce fut une véritable confusion; les services étaient débordés, on prenait les trains d'assaut ; mais bientôt tout s’organisa.
Le rôle du service des chemins de fer, en cas de mobilisation, était complexe et difficile : il fallait, en effet, préparer le transport des mobilisés rejoignant leur formation, évacuer les émigrants et les indésirables, assurer le transport régulier des voyageurs et le ravitaillement de la ville, refouler à l’intérieur le matériel non utilisable ou en réserve, puis régulariser le passage des trains de troupes, de munitions, procéder au débarquement des unités combattantes. Depuis longtemps, les chefs de gare possédaient, sous pli cacheté, un document secret, appelé « Journal de mobilisation » dont ils devaient prendre connaissance dès réception de l’ordre de mobilisation.
En août 1914, les services de la gare de Nancy étaient sous la haute direction de M. Nérot, inspecteur principal, le chef de gare était M. Dolion ; son chef adjoint, M. Chardot, qui lui succéda peu après, fut l’organisateur des services nouveaux, sachant obtenir par son autorité et l’ascendant qu’il avait sur son personnel, que chacun fît plus que son devoir.
L’effectif de la gare, en temps de paix, était de 618 agents, dès le premier jour de la mobilisation, 310 furent détachés ; avec un personnel réduit, il fallait, dès la première heure, préparer l’évacuation du matériel en réserve, débarrasser les quais et les halles aux marchandises, procéder, dans les 24 heures, au déchargement des wagons à la grande et à la petite vitesse, assurer le mouvement régulier des trains, répondre aux nombreuses demandes de renseignements, aux réclamations qui venaient de toutes parts.
Le 2 août (deuxième jour de la mobilisation), à 18 heures, conformément aux ordres donnés, le service des trains de voyageurs cessa de fonctionner dans sa marche normale : deux trains, par jour, restèrent en circulation pour chacune des directions : Paris, Neufchâteau, Épinal, Lunéville, Mirecourt. Comme la foule envahissait le hall de la gare, les salles d’attente et les quais, le poste de police militaire reçut l’ordre de refouler en dehors de la cour les personnes non munies de billets ; les portes des grilles furent fermées, sauf celle de l’entrée (au bas de la rue Piroux) et celle de la sortie (en sens opposé). Des soldats en armes n’en permettaient l’accès qu’aux voyageurs porteurs de laissez-passer ; les employés, eux-mêmes, étaient tenus de montrer leur ordre de service.
Dès le 31 juillet, au matin, de même que la mairie, la préfecture, la poste, la Banque de France, la gare fut occupée militairement. Le détachement était composé de 60 territoriaux des 41e et 42e régiments ; les soldats furent logés dans le local de la consigne, situé au-dessus du hall de la réception des colis. Il devait assurer la police des abords de la gare, des portes d'accès, des quais, fournir des plantons aux guichets pour le visa des laissez-passer.
La commission militaire de gare entra en fonctions le 2 août, au matin; elle devait occuper, pendant toute la durée de la guerre, au centre de la gare, le bureau du chef adjoint. Son rôle, très complexe, consistait à établir des ordres de transport pour les militaires en service, procéder aux embarquements et débarquements de troupes au quai de Mon-Désert, renseigner les isolés sur la destination de leur corps, loger dans les locaux mis à sa disposition (galeries de la Salle Poirel) les émigrants et les évacués arrivant en gare, régler avec les administrations municipales et préfectorale les questions relatives au ravitaillement civil.
Pendant la période de la mobilisation qui dura jusqu’au 12 août, les différents mouvements qui se produisirent à la gare de Nancy peuvent se diviser en trois groupes :
1° Évacuation des émigrants, la plupart Italiens dirigés par Dijon en direction de l’Italie, et des indésirables transportés par des trains spéciaux vers Neufchâteau. 2° Transports de mobilisation, qui avaient pour but de diriger vers leurs formations, les hommes de la réserve, de la territoriale, de l’auxiliaire, rejoignant individuellement leurs corps. Ces deux mouvements furent terminés dès le 6 août. 3° Transports de concentration. Dès le 4 août commencent à arriver les premiers trains de troupes se rendant à leur point de débarquement ; elles appartiennent au 9e corps et arrivent de Tours. La marche des trains est fixée à 30 kilomètres à l’heure ; les convois se succèdent sans arrêt de vingt en vingt minutes.
La mobilisation comme la concentration s’est faite avec méthode et une régularité parfaite. Pendant dix jours, les troupes des 9e, 18e, 16e, 15e corps arrivent ; les trains se succèdent, au ralenti, gagnent leur point de débarquement tandis que sur la voie montante les trains vides se rendent à leur nouvelle destination, suivant la fiche remise au chef de train.
On a dit que la victoire de la Marne avait été la victoire des Chemins de fer. Tout, dans l’organisation initiale, avait été prévu mathématiquement dans tous ses détails; mais il faut attribuer aussi les résultats obtenus à la belle discipline et à l’effort surhumain du personnel du chemin de fer, aussi bien des agents de train que des employés de gare qui firent preuve d’une endurance et d’un dévouement dignes de tout éloge.
Jeudi 30 juillet. — Les nouvelles deviennent de plus en plus alarmantes ; l’Allemagne mobilise, les frontières sont fermées. À l’Est Républicain, à l’Éclair, partout où on affiche les dernières dépêches, les gens se pressent ; ceux qui sont au premier rang lisent à haute voix, tout le monde tend l’oreille.
Les épiceries, les magasins de comestibles sont assiégés; le soir, on ne trouve nulle part ni farine, ni pâtes, ni sucre, ni café ; chaque famille a fait d’amples provisions ; les billets de banque ne sont plus acceptés, chacun veut avoir des espèces sonnantes, de l’or surtout. Les cafés sont bondés, les garçons ne servent qu’en payant comptant et ne rendent pas de monnaie. Place Saint-Jean, on fait queue jusqu’à la pharmacie du coin pour aller à la Caisse d’épargne.
Le bruit circule que deux régiments de la 11e division qui étaient à Bois-l’Evêque sont rentrés cette nuit ; on ne voit pas de soldats dans les rues, les troupes sont consignées.
Vendredi 31 juillet. — Temps magnifique, il fait très chaud, mais il y a de l’orage dans l'air.
9 heures. C’est aujourd’hui la distribution des prix des écoles primaires. Les enfants arrivent gais, insouciants à la salle Poirel ; pas de musique ni de chants ; les tribunes sont presque vides ; courte allocution de l’adjoint Schertzer. À dix heures, tout est terminé, les vacances commencent, mais il n’est pas question de projets de voyage ; tous les fronts sont soucieux.
Toujours même affluence dans les rues, dans les cafés, surtout aux abords de la gare ; il semble que tout travail est arrêté, la vie normale est suspendue. A11 heures, rue Saint-Jean un long défilé de chevaux de culture réquisitionnés descend vers la gare Saint-Georges. On sait que le 20e corps est parti cette nuit prendre ses postes de combat en avant du Grand-Couronné. La poste, la gare sont occupées militairement. M. Mirman vient d’être nommé préfet à Nancy ; il passe pour un homme énergique. L’ultimatum de l’Allemagne à la Russie laisse prévoir un dénouement fatal et proche.
- Journal d’un bourgeois de Nancy - 1917
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