La gare de Nancy en août et septembre 1914 (4/4)
Lundi 24 août. — La Commission de gare a installé une annexe à Jarville pour le visa des laissez-passer et la délivrance des ordres de transport ; nous y allons à tour de rôle ; mais il n’y a pas de service de nuit ; deux trains seulement partent dans chaque direction et dans la journée. Champigneulles est desservi par la Commission de gare de Frouard.
Deux ouvriers sont en permanence à la gare, avec leurs boîtes d’outils. Le plombier doit, à la dernière minute, couper les conduites d’eau, l’électricien désorganisera les postes de télégraphe, de téléphone et de lumière électrique. Un mécanicien doit rendre inutilisables les postes de signaux d’entrée en gare. Le commandant Lefort leur a recommandé de ne rien saccager, tout doit être fait en quelques instants. Nous allons les voir pendant trois semaines, assis sur les bancs, ils n’ont autre chose à faire que dormir, fumer des cigarettes.
Mardi 25 août. — Le ravitaillement de la ville devient difficile par suite de la suppression des trains journaliers. M. Mirman et le nouveau maire M. Simon sont venus ce matin étudier cette question de ravitaillement avec le chef de gare et le commissaire militaire.
M. Antoine, conseiller municipal, prend cette difficile mission, d’assurer le ravitaillement. Déjà, par ses soins, un wagon de lait concentré arrive tous les jours à Jarville, venant de Delle. Dorénavant, un train journalier amènera tous les jours au quai des messageries les denrées nécessaires à Nancy et à la banlieue.
Les trains en direction de Paris partent de Champigneulles à 9 h 14 et 15 h 14; mais ils ne comprennent que deux wagons et peuvent emmener au plus 100 personnes. Ils se complètent en cours de route.
Jeudi 27 août. — Journée pluvieuse. Les journaux sont ternes, les communiqués bien vagues ; il doit se passer quelque chose qu'on ne dit pas ; l’attaque principale des Allemands ne s'est pas faite de notre côté, mais sur Paris, par le Nord; ce qui est certain, c’est que notre armée bat en retraite ; ici, le canon semble tonner avec moins d’intensité.
Midi. — On a amené sur wagons plats six canons allemands qui sont sur les voies de la petite vitesse ; ils ont, paraît-il, été pris hier dans la région d’Emberménil ; on se hâte de les décharger ; ce soir, ils seront exposés place Stanislas.
Cette nuit est passée une compagnie du 5e génie. Elle va à Blainville, réparer le pont de Damelevières, que, dans un moment critique, on avait fait sauter le 23 août ; nos communications directes avec Épinal vont ainsi être rétablies.
Vendredi 28 août. — Cette nuit, la canonnade a repris, intermittente d’abord, puis c’est un roulement continu et assourdissant : véritable tonnerre qui ne fera que s’accentuer dans la journée. Je sais qu’on se bat à Vitrimont. L’ennemi veut avancer à tout prix. Il paraît que deux régiments allemands (4.500 hommes) sont hors de combat (c’est confirmé). Deux nouvelles compagnies du 5e génie de Versailles passent par un train spécial avec leur équipage de pont, se dirigeant vers Blainville.
Un fourgon conduit par des chevaux amène dans l’après-midi 30 cantines d’officiers du 69e, dont les propriétaires sont disparus, sans doute tués, pauvres petites mallettes boueuses, fatiguées, à demi ouvertes, pauvres choses et tristes souvenirs pour les familles. On renvoie le convoi à Jarville.
Le commandant Lefort, arrivé dans la nuit d'Is-sur-Tille en auto, est appelé d’urgence au grand quartier général, à Vitry-le-François. Il ne fait ici qu’une apparition.
À midi, place Thiers, passent huit grosses pièces d'artillerie de 95, avec du matériel pour les enterrer, le tout transporté sur de pauvres chariots à brancards de cultivateurs, destinés cependant à des usages plus pacifiques. Dans l'après-midi, on a amené deux nouveaux canons allemands place Stanislas. Nous savons qu'on embarque à 6 heures 380 prisonniers allemands à Jarville. Mais nous ne les verrons pas, ils partent vers Pont-Saint-Vincent.
Samedi 29 août. — La gare est toujours silencieuse. La seule distraction est l'arrivée du train de ravitaillement journalier. Les employés, ravis, appellent : «Voici un train ! » Tout le monde accourt, c’est une vraie nouveauté.
Il est vrai qu'on peut occuper ses loisirs : dans le hall des messageries, il y a un dépôt important de journaux, revues, publications diverses, qui ont été remisés là le premier jour de la mobilisation parce qu'elles n'ont pu être expédiées plus loin et personne n’en a pris livraison.
Tout près se trouve un autre dépôt, des fusils qui n’ont plus de crosse, maculés de terre et de sang, des équipements, des vêtements troués ou déchirés qu'un camion a ramenés ces jours derniers, venant de Courbesseaux !
Dimanche 30 août. — Aujourd’hui, nous nous sommes offert la distraction peu banale de déjeuner sur le passage en bois qui relie le premier au deuxième quai ; rien à craindre, il ne passe pas de train.
14 heures. — Un train de quarante wagons venant de Varangéville, wagons aménagés avec des brancards et hamacs, vient de passer, allant à Is-sur-Tille.
Mardi Ier septembre. — Nous savons que les trains allant à Paris ne passent même plus par Troyes ; ils sont détournés sur la ligne P.-L.-M.
8 heures. — Deux trains venant de Toul emmènent à Varangéville des territoriaux du 42e. Beaucoup sont de Nancy et nous disent bonjour en passant ; ils ont la lugubre mission d’aller enterrer les morts à Haraucourt, Réméréville, Drouville.
15 heures. — Deux trains arrivant du dépôt, à Troyes, amènent des renforts pour le 26e et le 69e régiment d’infanterie, afin de combler les vides ; les unités ont particulièrement souffert lors des derniers combats.
Jeudi 3 septembre. — D’autres trains venant des dépôts amènent des renforts aux régiments du 20e corps, qui en ont, paraît-il, grand besoin.
Un médecin-major à trois galons, fait prisonnier à Morhange, a été renvoyé par la Suisse. Il nous dit que les blessés français ont été laissés plusieurs jours sans être relevés, exposés au grand soleil et aux nuits fraîches ; la plupart sont morts. Les officiers ont été dépouillés de tout ce qu’ils avaient ; trousses, cantines, vêtements, même de leurs porte-monnaie. Les soldats se partageaient des morceaux de pantalons rouges comme souvenir.
Vendredi 4 septembre. — La division du 9e corps qui avait été retenue ici le 21 août est embarquée ; les feuilles de route portent la gare régulatrice de Troyes. La division de cavalerie de Lunéville doit suivre. On embarque sur tous les quais militaires de la région.
Samedi 5 septembre. — Les embarquements de la 18e division ont continué toute la nuit ; les hommes paraissent très fatigués ; cependant, aux portières des wagons aménagés, les loustics s’exhibent coiffés de casques à pique, de casquettes à boutons, de capotes grises; certains ont l’équipement complet et se font admirer au passage.
Le canon gronde sans arrêt; profitant de quelques heures de liberté, dans l’après- midi, par un temps bien clair, je monte à la Cure d’Air avec le lieutenant Bellot ; nous dominons le champ de bataille, le spectacle est impressionnant. Au lointain, du côté de Cercueil, Lenoncourt, d’épaisses fumées noires montent dans le ciel ; on distingue très bien les éclatements des fusants, comme des étincelles, au milieu d’un petit nuage gris qui bientôt se dissipe; des avions français circulent en tous sens.
19 heures. — Le sous-chef de service vient nous prévenir qu’au téléphone, on entend parler allemand ; nous écoutons, c’est bien exact ; un officier dicte des ordres ; nous ne savons pas suffisamment l’allemand pour en comprendre le sens; le mot Dombasle est prononcé plusieurs fois ; mais cela ne dure que quelques instants. La communication venait d’une gare, sans doute de Pont-à-Mousson.
Dimanche 6 septembre. — Les gens des environs, Lay-Saint-Christophe, Laneuvelotte, Pulnoy, se replient sur Nancy, les uns en voiture, les autres à pied, lamentable défilé de malheureux chassés de leurs foyers. Peu de monde dans les rues ; interdiction aux civils de voyager en auto, à bicyclette ; les cafés ferment à 18 heures ; aucune lumière dans les rues et des patrouilles font fermer volets et persiennes.
Le personnel du Service de Santé vient voir dans quelles conditions on pourra évacuer tous les hôpitaux de la ville. Ce sera pour demain. Ce soir, on embarque pour Neufchâteau 70 blessés allemands encadrés par 17 gendarmes.
Lundi 7 septembre. — On va aujourd’hui procéder à l’évacuation de 2450 blessés; à Champigneulles, on fera un autre embarquement de blessés amenés dans des péniches aménagées. Craint-on une nouvelle attaque brusquée? Vide-t-on les hôpitaux en prévision de nouvelles batailles qui les rempliront à nouveau ? Nous saurons plus tard que cette évacuation précipitée est causée par une épidémie de gangrène et de tétanos qui a déjà fait de nombreuses victimes.
Les trains sanitaires viennent se ranger le long des quais de la Croix-de-Bourgogne. Les tramways aménagés et les voitures sanitaires font la navette entre les divers hôpitaux et la porte de la grille ; sur des brancards, les malheureux qui geignent sont portés dans les wagons qui manquent de confort. Le bon M. Richard a fait préparer du thé, du café, que les soldats du poste vont chercher au buffet; nous passons de l’un à l’autre avec des bidons et des quarts; tous ont la fièvre et demandent à boire ; l’embarquement dure une partie de la nuit, dans l’obscurité ; les trains partent les uns derrière les autres, au ralenti.
Dans la nuit du 22 au 23 août, nous avons déjà assisté à pareil spectacle, mais encore plus angoissant.
Mardi 8 septembre. — L’ennemi attaque dans la Woëvre ; deux régiments de cavalerie et deux d’infanterie sont partis en hâte vers Pontenoy-sur-Moselle,
Belle journée ensoleillée. Beaucoup de monde rue Saint-Jean et aux terrasses des cafés. On peut s’offrir le luxe d’un défilé de tous les modes de locomotion : voici une voiture de livraison qui porte en grosses lettres ; « Florent, marchand grainetier à Tours »; puis l’autobus « Auteuil-Gare-Saint-Lazare » transformé en voiture de boucherie.
Nous ne savons toujours rien de la grande bataille qui est livrée vers Châlons. Le commandant Lefort, de la Commission du réseau n’est pas revenu depuis qu’il a été appelé au Grand Quartier général.
Mercredi 9 septembre. Il fait aujourd’hui une chaleur étouffante, le temps est orageux ; le soir, des lueurs paraissent en direction de Saint-Nicolas, mais il ne s’agit pas d’éclatements, ni d’incendies, ce sont des éclairs lointains. L’orage éclate à 21 h 30 au-dessus de Nancy : éclairs éblouissants, roulements de tonnerre qui ne discontinuent pas, pluie diluvienne.
21 heures. — Je suis au bureau avec le sous-chef Cochard ; un bruit singulier nous fait tendre l’oreille ; c’est un long miaulement suivi d’une détonation; bientôt après, le même bruit insolite se répète et puis d’autres ; plus de doutes, c’est un bombardement ; pourtant les avions ne pourraient sortir par un pareil temps. Est-ce l’attaque finale ? Les Allemands seraient-ils aux portes de Nancy ? Bientôt les officiers, qui couchent dans les hôtels voisins arrivent en tenue plutôt sommaire; puis ce sont les employés avec leurs femmes et leurs enfants.
22 heures 30. — De la place Thiers, on voit très bien les lueurs d’incendies en direction du marché ; les coups se succèdent à intervalle de trois minutes.
23 heures. Tout le monde est rassemblé sur le quai ; le poste est en armes. Le chef de gare a fait avancer sous l’horloge le train de secours.
23 heures 15. Le commissaire militaire de Jarville téléphone que des obus tombent à proximité de la gare qu’il se retire à Ludres. M. Nérot téléphone d’Épinal qu’il faut différer le départ jusqu’à la dernière minute.
Minuit et demi. — L’orage s’est calmé, le bombardement a cessé. La ville est en rumeur. Les gens, pris de panique s’en vont, par le pont Saint-Jean et le pont Stanislas; comme dans la nuit du 22 au 23 août, ils reviendront au matin, fourbus.
Vendredi 11 septembre. — 9 heures. — Le bruit circule que les Allemands ne sont plus à Pont-à-Mousson. Est-ce encore un canard ? On nous a déjà tellement dit de sottises.
10 heures 30. C’est exact, une dépêche de la gare de Dieulouard confirme que les Français sont rentrés à Pont-à-Mousson.
Midi. Lunéville est évacuée aussi ; c’est un recul général. Et le bombardement de l’avant-dernière nuit était donc une vengeance, une façon à eux de prendre congé !
17 heures. — Le commandant Lefort, qui n’avait pas reparu depuis le 30 août vient de rentrer en auto. Il arrive au bureau, fait appeler le chef de gare et nous dit simplement, d'une voix très calme, comme s'il s’agissait d’un fait quelconque : « Mes amis, nous venons de remporter une grande victoire en Champagne ; on s’est battu pendant dix jours ; les Allemands reculent sur tout le front de bataille! »
M. Dollion va chercher du champagne et nous levons nos verres « A la France, à ses héroïques soldats ! » Encore un peu, nous nous serions tous embrassés. En tout cas, j’ai vu une larme perler à l’œil de notre bon commandant Wild.
Nous aurions bien d’autres souvenirs de guerre à rappeler ; si l’année 1915, à Nancy, n’a pas été marquée par des événements sensationnels, nous avons, dans la suite, passé par bien des émotions : les bombardements de la « Grosse Bertha » se succédèrent toute l’année 1916; la gare étant nettement visée ; si le bâtiment central ne fut pas atteint, dès le Ier janvier, le dépôt des messageries était mis en mauvais état.
Les attaques par escadrilles d’avions, à titre de représailles devinrent fréquentes en 1917 et 1918, jusqu’à la veille de l’armistice ; le terrible bombardement du 16 octobre 1917 déverse en deux heures 80 torpilles sur les baraquements occupés dans les dépendances de la gare, par les permissionnaires au repos et à proximité d’un train bondé de voyageurs, il y eut 34 tués et 60 blessés en cette seule journée.
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