1 - Gouverneurs et préfets prussiens.

Au lendemain de leurs premières victoires dans la Basse-Alsace et au nord de la Lorraine, les vainqueurs, se substituant immédiatement à l'État français, s'empressèrent d'organiser leur propre administration dans les portions du territoire occupées par leurs armées.

Le Gouvernement prussien s'efforça donc d'instituer immédiatement en terre française une administration destinée à être entre ses mains un instrument de domination et d'exploitation dans tous les sens du mot. Encore rudimentaire et peu cohérente à ses débuts, cette administration improvisée se régularisa et se perfectionna peu à peu ; ses organes se multiplièrent et s'harmonisèrent en s'adaptant aux conditions particulières résultant de la conquête ; si bien que, au bout de quelques semaines, un personnel administratif allemand, simplement mais fortement hiérarchisé, appuyant son autorité sur celle des chefs militaires, s'implanta et fonctionna dans les départements lorrains pour s'étendre à tous les départements successivement occupés.

Les gouvernements généraux constituèrent les cadres administratifs supérieurs du territoire occupé.

Dès le 14 août 1870, huit jours après la bataille de Woerth, le roi Guillaume de Prusse rédigeait, du quartier général d'Herny, en Moselle, une ordonnance instituant un gouvernement général de l'Alsace qui engloba, à partir du 21 août, les arrondissements lorrains de Sarreguemines, Metz, Thionville détachés du département de la Moselle, ainsi que ceux de Château-Salins et Sarrebourg enlevés en même temps au département de la Meurthe ; placé sous la direction du comte de Bismarck-Bohlen, il fut soumis à un régime spécial qui semblait impliquer une prise de possession irrévocable.

Le 21 août, une nouvelle ordonnance royale publiée à Pont-à-Mousson créait le gouvernement général de Lorraine confié au général von Bonin, aide de camp général du roi de Prusse. Formé d'abord des arrondissements de Nancy, Lunéville et Toul, du département de la Meuse et de l'arrondissement de Briey détaché de la Moselle, ce gouvernement reçut une extension par l'adjonction du département des Vosges, à partir de l'occupation d'Épinal (12 octobre), et des départements de la Haute-Marne et de la Haute-Saône, partiellement occupés (Ordonnance royale du 4 novembre).

Un troisième gouvernement (grand-duc Frédéric-François de Mecklembourg, remplacé par le général von Rosenberg-Gruszcynski) incorpora les départements de Marne, Ardennes, Aisne, Seine-et-Marne et Aube, avec Reims pour siège central.

Enfin, à la suite des nouveaux progrès de l'invasion, un quatrième gouvernement fut créé le 16 décembre, dont le chef-lieu fut Versailles ; il comprenait les départements de Somme, Seine-Inférieure, Eure, Oise, Seine-et-Oise, Eure-et-Loir, Loir-et-Cher, Loiret, et avait pour titulaire le lieutenant-général von Fabrice, ministre de la Guerre du royaume de Saxe.

Investi des pleins pouvoirs à la fois militaires et civils, le gouverneur, qui avait le commandement de toutes les troupes cantonnées dans sa circonscription, dirigeait en même temps toute l'administration civile au nom du roi de Prusse ; il avait sous ses ordres un « commissaire civil », dont les attributions, définies par un arrêté du chancelier fédéral en date du 3 septembre, consistaient à veiller au recouvrement des impôts, des fournitures à livrer pour l'approvisionnement des troupes ou des sommes exigées en remplacement des réquisitions, à l'administration générale de la province. En Lorraine, le général von Bonin était assisté du marquis de Villers, gentilhomme appartenant à une famille d'origine française qui avait servi les Bourbons et émigré en Prusse après la révolution de 1830.

Le gouvernement comportait également un certain nombre de services administratifs constituant comme autant de départements ministériels. En Lorraine, M. Olberg, qui fut remplacé par M. Fleischauer, exerçait les fonctions de commissaire pour l'administration des Finances ; M. von Etzel était chef de service pour l'administration forestière ; M. Solger, avec le titre de « commissaire fédéral », fut chargé spécialement d'appliquer les mesures prises pour enrayer la propagation d'une désastreuse peste bovine.

Les administrations des Postes, des Télégraphes et des Chemins de fer eurent une organisation à part. C'est ainsi que la direction du Service des Postes dans tout le territoire occupé fut confiée, depuis le 6 octobre, à un haut fonctionnaire, M. Rosshirt, qui résidait à Reims, et portait le titre de « Directeur général des Postes.

L'administration des Chemins de fer devint un service de l'Etat prussien, relevant du ministère du Commerce à Berlin. Elle avait pour organe une «. Commission exécutive », rattachée au grand quartier général, à laquelle étaient subordonnées quatre « commissions de lignes ayant leurs sièges à Sarrebruck, Nancy (puis Épernay), Chaumont et Versailles. A côté de ces « commissions de lignes » où prédominait l'élément militaire, quatre « commissions d'exploitation constituaient de véritables administrations chargées du séquestre et de la mise en valeur de nos chemins de fer.

Les agents administratifs de l'Etat français s'étant systématiquement dérobés, pour ne pas avoir à subir les injonctions de l'ennemi, le Gouvernement prussien se vit dans l'obligation de placer à la tête des départements occupés des préfets de nationalité allemande.

Aux préfets furent adjoints des délégués, chargés des fonctions intérimaires ou investis parfois de missions spéciales dans les arrondissements, car la plupart de ces circonscriptions furent supprimées ; les sous-préfets prussiens furent peu nombreux : dans le gouvernement de Lorraine, nous n'avons relevé que les noms de M. von Welck, délégué du préfet des Vosges à Neufchâteau, et M. von Stoekhauron, qui géra l'arrondissement de Briey au nom du préfet de la Meuse.

 

2 - Rôle des maires

Par suite de la défection générale des fonctionnaires français de tout ordre, les maires étaient les seuls agents administratifs subsistant dans la tourmente de l'invasion. L'ennemi s'empressa donc d'entrer en rapports avec les représentants réguliers de l'Administration communale, et c'est sur les municipalités que s'appesantit le joug du vainqueur.

Subordonnés aux commandants d'étapes ainsi qu'aux préfets prussiens, les maires ne tardèrent pas, bon gré mal gré, à être transformés en agents de l'envahisseur ; ceux des chefs-lieux de canton durent servir d'intermédiaires forcés entre l'autorité prussienne et leurs collègues des communes rurales ; investis d'attributions financières et policières très étendues qui engageaient gravement leur responsabilité, ils furent en quelque sorte les remplaçants des sous-préfets, avec la mission de faire exécuter dans toutes les communes de leur circonscription les ordres émanant des préfets : toute inertie ou toute tentative de résistance de leur part ne manquait pas d'être réprimée par des moyens de coercition dont nous ferons mention.

Les maires de canton transmettaient donc à leurs collègues toutes les publications de l'Administration prussienne, telles que proclamations, circulaires, arrêtés, avis insérés dans le Recueil des Actes administratifs rédigé à la préfecture ; le Moniteur officiel, publié dans chaque gouvernement, était également un organe d'information générale que toute commune devait recevoir moyennant le paiement d'un abonnement mensuel obligatoire.

Ainsi, les préfets prussiens avaient la haute main sur tous les maires de leur département qu'ils obligeaient à conserver leurs fonctions, contrôlant minutieusement leur gestion financière, les appuyant de toute leur autorité et leur fournissant au besoin le concours de gendarmes pour contraindre des administrés récalcitrants, désignant leurs remplaçants en cas de décès ou de maladie.

3 – Poursuites contre les fonctionnaires français

S'étant trouvée, contre son gré, dans l'obligation d'organiser une administration et de la pourvoir d'un personnel suffisant, l'autorité prussienne qui ne réussit à entraîner à son service, par l'appât d'un salaire plus ou moins élevé et en recourant à la menace, qu'un petit nombre de fonctionnaires français subalternes, ne toléra pas, de la part des agents de notre administration à tous les degrés, l'exercice clandestin de leurs fonctions et elle poursuivit avec une indéfectible rigueur tous ceux qui s'en rendirent coupables.

Les préfets et sous-préfets abandonnèrent leur résidence, à mesure qu'ils se virent exposés à tomber aux mains de l'ennemi, conformément d'ailleurs aux ordres qu'ils avaient reçus, et les préfets nouveaux désignés par le Gouvernement de la Défense nationale ne purent jamais rejoindre leur poste en territoire envahi : tel fut le cas de M. Jeanson, préfet de la Meurthe.

A Vesoul, le préfet de la Haute-Saône fut fait prisonnier et incarcéré dans la forteresse de Coblentz. Dans l'arrondissement de Wassy, le sous-préfet Bizot de Fonteny, qui brava pendant plusieurs mois les menaces de l'ennemi, s'exposa à être enlevé le 4 janvier 1871 et emmené en Allemagne. A Chaumont, le secrétaire général de la préfecture de la Haute-Marne, M. Fabre, qui refusa énergiquement de jouer le rôle d'un préfet sous le contrôle prussien, fut également arrêté et déporté.

A Épinal, quelques employés des bureaux de la préfecture restèrent en fonctions sur les instances de la municipalité qui préférait trouver auprès du préfet prussien des intermédiaires français.

En Lorraine, le marquis de Villert, commissaire civil, envoya aux divers agents de l'Administration française des formules d'adhésion imprimées ; il déclara qu'il ne leur demandait ni serment politique ni renoncement à leurs sentiments nationaux, qu'il se contenterait de l'assurance de n'être pas hostiles. Ses adjurations à « faire le bien » demeurèrent vaines.

Les fonctionnaires qui, après avoir mis leurs archives en sûreté, refusé leur concours à l'envahisseur et résisté à toutes les objurgations et sommations, continuèrent clandestinement à servir les intérêts de leurs concitoyens, furent considérés comme coupables du délit de porter assistance à l'ennemi, conformément à la proclamation du gouverneur de Lorraine datée du 29 août : ils s'exposèrent à des amendes, à la déportation et ne cessèrent d'être traqués avec acharnement par les préfets prussiens pendant toute la durée de la guerre.

Les curés et les instituteurs furent à l'abri des mesures de répression édictées par l'autorité prussienne : les curés continuèrent à exercer leur ministère sans être inquiétés mais sans recevoir de traitement. Quant aux instituteurs, ils reprirent leurs fonctions en octobre, après les vacances, et touchèrent leurs émoluments prélevés par les maires sur le produit des impôts, avec l'autorisation de l'autorité préfectorale.

4 – Mesures de sûreté de police

Le désarmement de la population est l'une des premières mesures prises par l'autorité prussienne pour la sûreté des troupes d'occupation. Médiocres fusils à tabatière mis tardivement à la disposition des municipalités par notre Gouvernement pour l'armement improvisé de la garde nationale mobile, fusils à piston des sapeurs-pompiers, fusils de chasse et armes de luxe des armuriers et des particuliers, tout fut confisqué, dès le début de l'invasion. Parmi les plus belles pièces, qui n'étaient pas détruites, les unes étaient chargées dans des voitures qui suivaient les colonnes, les autres s'offraient au choix judicieux des chefs qui se les appropriaient sans scrupules et les propriétaires ne les revirent jamais. Quant au dépôt et à la conservation des armes, en vue d'une restitution éventuelle promise, il n'y fut procédé que très irrégulièrement et dans les principaux centres de population.

L'autorité prussienne déploya également un zèle acharné pour entraver le recrutement de la garde nationale mobile et la formation de corps francs dans le territoire envahi. Une ordonnance du roi de Prusse, datée de Saint-Avold le 13 août, abolit la conscription dans toute l'étendue du pays occupé par ses armées : les agents de l'autorité civile qui contrevenaient à cette prescription absolue, soit en opérant, soit en facilitant le tirage au sort des conscrits, soit en leur délivrant des ordres de départ, s'exposaient à être arrêtés pour être transportés en Allemagne ; les maires furent, à diverses reprises, avisés de ne pas favoriser des tentatives d'enrôlement clandestin parmi les jeunes gens de leur commune; puis, ils reçurent l'ordre de fournir aux préfets une liste de leurs concitoyens soumis à la conscription d'après la loi française : la présence de tout individu inscrit était soigneusement vérifiée, et son absence ou son départ non motivé entraînait pour les parents ou tuteurs, et, à défaut, pour la commune, une amende de 50 francs par jour d'absence.

Lorsque le Gouvernement de Tours appela tous les hommes valides à concourir à la défense nationale et à la délivrance de Paris assiégé, l'autorité prussienne redoubla de vigilance : une ordonnance du roi de Prusse datée de Versailles, le 15 décembre, édicta la confiscation des biens et le bannissement pour dix ans de tout individu qui prendrait du service dans les armées françaises ; aucun habitant valide ne pouvait s'éloigner de sa résidence habituelle sans la permission écrite d'un préfet.

Dans les grandes villes, comme à Nancy, les hommes de vingt à quarante ans furent soumis à des comparutions par groupes devant un officier de gendarmerie chargé de vérifier leur identité et de s'assurer de leur présence obligatoire. On remarquera que les Prussiens s'abstinrent alors de procéder à l'arrestation en masse de toute la population valide pour la transporter dans des camps de concentration en Allemagne.

Les individus soupçonnés d'avoir tiré sur les troupes, les francs-tireurs, régulièrement incorporés ou non, n'étaient pas traités comme des combattants. Poursuivis avec la dernière rigueur et déclarés passibles des conseils de guerre, les francs-tireurs pris les armes à la main étaient impitoyablement fusillés. Dans ce cas, comme dans bien d'autres, les Prussiens abusant odieusement de la responsabilité collective érigée en système de représailles, frappaient le plus souvent la commune toute entière : les amendes, l'incendie d'habitations et la prise d'otages étaient les moyens de répression et de vengeance ordinaires.

Les maires étaient obligés de dénoncer les attentats perpétrés ou simplement préparés sur le territoire de leur commune. Parfois même, pour assurer la sécurité des troupes et prévenir les attaques inopinées de partisans presque toujours insaisissables, l'autorité prussienne exigeait des communes le versement, à titre de caution, de sommes d'argent dont le remboursement était promis.

L'incendie méthodique de tout un village ne fut jamais pratiqué, du moins en Lorraine, à titre de représailles. Ainsi la surprise et la capture d'un détachement bavarois à Vaucouleurs (Meuse), le 3 septembre, ne valut à la municipalité qu'une amende de 9000 francs. Dans la nuit du 1er au 2 octobre, des francs-tireurs vosgiens ayant surpris deux gendarmes prussiens isolés à Flavigny-sur-Moselle (Meurthe), tuèrent l'un et capturèrent l'autre : l'auberge seule où résidaient les deux gendarmes fut incendiée et la commune dut payer une amende de 30 000 francs. Non loin de là, à Vézelise, les mêmes francs-tireurs enlevèrent du même coup cinq gendarmes et en blessèrent un sixième : une maison fut pareillement incendiée et la municipalité frappée d'une amende de 100.000 francs ; des otages furent saisis dans les deux localités et incarcérés à Nancy. Il est vrai que les prisonniers furent rendus par l'autorité militaire française et les otages aussitôt libérés.

Les voies et moyens de communication furent confisqués partout dans le territoire envahi. Les chemins de fer furent réparés et leur exploitation passa aux mains d'agents allemands qui durent faire venir d'Allemagne du matériel et du personnel ; on comprendra que le transport des voyageurs ordinaires et des marchandises ait été forcément limité.

Pareille confiscation s'étendit au service des Postes et Télégraphes.

Les municipalités devinrent responsables des attentats commis sur les voies ferrées et les lignes télégraphiques, et, pour garantir la sécurité de ses transports par chemin de fer, l'autorité prussienne organisa le service d'accompagnement ; elle obligea les notables des principales localités situées le long des voies à monter sur les locomotives pour accompagner les trains. Les services de voitures publiques furent étroitement surveillés. L'usage obligatoire de saufconduits visés par le préfet et par un maire entrava la liberté de circulation des habitants sans cesse surveillés.

Les journaux français de l'intérieur furent interdits dans le territoire occupé, et celles des feuilles locales qui n'avaient pas péri d'inanition faute de nouvelles, furent soumises à une censure sévère. Des amendes ou la suppression du journal frappaient le rédacteur imprudent coupable du moindre écart de plume. Le Moniteur officiel publié dans chaque gouvernement se chargeait d'informer la population de ses diverses obligations vis-à-vis du vainqueur, des nouvelles qu'on lui réservait, et, en même temps, de la démoraliser par l'exaltation des victoires prussiennes encadrées de commentaires tendancieux sortis de la plume d'un rédacteur en chef hargneux et impudent, ou empruntés à la presse d'outre-Rhin.

L'administration des départements envahis : 1870-1871  Chapitre 1 : Organisation de l’administration étrangère
Retour à l'accueil