Les sabotiers
Selon la légende, le premier sabotier aurait été saint René. Cet évêque d'Angers se serait retiré dans la solitude de Sorrente en Italie, vers l'an 440, pour façonner des sabots. La plus ancienne vente de sabots attestée est datée du 16 février 1348 à Rodez. Toutefois le sabot ne connaîtra une véritable expansion qu'à partir du XVIIIème siècle. Le monde rural, qui constitue alors la grande majorité de la population, est grand consommateur ; le sabot connaîtra une période faste jusqu'à la Grande guerre. En 1929, il y avait encore 23.170 sabotiers en France. Entre les deux guerres mondiales, le déclin commence à s'amorcer. En 1950, la généralisation de l'usage du tracteur pour lequel les bottes sont plus pratiques que les sabots, donnera le coup de grâce aux sabotiers.
D'une manière générale, le sabotier travaillait dans les régions où il y avait des forêts et des bois. C'est dire que, de tous temps, on a trouvé des sabotiers dans pratiquement toutes les régions de France. Néanmoins on retrouve des régions de prédilection pour les sabotiers, soit parce que la configuration des bois et des forets y était plus propice, soit à cause d'une tradition locale très ancrée.
La Bretagne vient bien sûr en tête de ces régions ; parmi les 365 sabotiers encore en exercice en 1980, on en trouve encore 71 en Bretagne. L'autre grande région de production des sabots couvre une grande partie de la France actuelle qui va de la Marche au Périgord en passant par le Limousin. La présence de grandes forêts dans ces lieux n'y est pas étrangère. Toutefois toutes les régions de France ont eu leurs sabotiers, à l'instar de la Picardie : dans la commune de Buironfosse (1700 habitants en 1900), il y eut autrefois jusqu'à 500 sabotiers.
Autrefois, la difficulté de transport du bois obligeait le sabotier à s'installer aux abords de ces forêts, voire au cœur même de la forêt, souvent avec toute sa famille, dans une hutte qu'il construisait sur place. Au XIXème siècle, lorsque l'usage du sabot se généralisa, chaque village eu besoin de son propre sabotier et celui-ci s'installa alors dans le village. Un ouvrier ou un paysan consommait alors cinq à six paires de sabots par an et l'ouvrage ne manquait pas. Le sabotier achetait alors son bois sur pied et le faisait transporter jusqu'à son échoppe.
Autrefois le sabotier abattait et débitait lui-même son bois. Les arbres étaient coupés à la lune descendante et ils étaient travaillés vert car le bois était plus souple. Les essences les plus employées étaient le hêtre et le pin sylvestre. Mais on trouvait aussi des sabots en bouleau, en orme, en acacia, et plus localement en d'autres bois.
Le noyer restait le bois de luxe. Il était cher et une grande partie de la production était réservée à l'ébénisterie. Le peuplier quant à lui, était utilisé pour les sabots des marins et des mariniers ; son bois tendre se laissait pénétrer par le sable, ce qui le rendait antidérapant sur les ponts des navires.
Le frêne et le chêne étaient exclus à cause de leur poids. Une fois l’arbre débité en tronçons de 30 à 35 cm de long, les bûches sont fendues en 3 à 5 quartiers suivant le diamètre de la bûche. Avec la hache à bûcher, le sabotier dégrossissait la forme. La hache à bûcher est munie d’un manche très court, déporté et terminé par une boule qui contrebalançait le poids du tranchant. Le talon est ensuite dégagé à l’aide de l’herminette, autre hache à la lame recourbée et perpendiculaire au manche. Le paroir, grande lame tranchante de 70 à 80 cm, fixée à une extrémité au billot qui servait d’établi, entrait ensuite en action dans les mains habiles du sabotier pour donner la forme extérieure définitive au sabot. Le paroir était un outil très dangereux, et il fallait toute l’habileté du sabotier professionnel pour dégager la forme du sabot en treize coups, ni plus, ni moins. Le creusage s'amorçait à la tarière, sorte de grande vrille de 40 cm. Venait ensuite la forme de l’intérieur du sabot. Pour cela, le sabotier utilisait des cuillers de différentes formes et dimensions. Il s’agit d’outils très tranchants de la forme d’une cuiller et munis d’un manche transversal. Pour la finition, il utilisait le boutoir pour le talon et la ruine (ou rouanne) pour accéder au fond du sabot.
A ce stade, le sabot est pratiquement terminé ; il sera mis à sécher, généralement au coin de la cheminée, avant de subir les dernières retouches : égalisation extérieure au racloir, dernière vérification de la taille intérieure. Le sabotier dispose alors d’un produit prêt à la vente. Le sabot pourra éventuellement être décoré par sculpture de motifs, peint ou vernis, équipé d’une bride qui le rendra plus confortable.
Chaque région avait sa forme de sabot de prédilection. On pouvait notamment trouver des sabots couverts (modèle courant, très fermé) ou des modèles très découverts (en général les modèles féminins) munis de brides en cuir. Le bout pouvait être pointu (classique) ou large (groin de proc), large et plat (bec de canard), voire très long et recourbé comme une babouche (sabot de Bethmale). On trouvait même des sabots à semelle plate et très large, utilisés dans les tourbières pour éviter de s’enfoncer.
L’ingéniosité du sabotier n’avait pas de limite : les sabots de contrebandiers avaient une forme de semelle inversée par rapport au sens de la marche, ce qui leur permettait de tromper les forces de l’ordre sur leur direction réelle.
De par sa méthode de confection, le sabot induisait trois métiers, trois "spécialisations" différentes : le tailleur débitait la bûche et faisait la première ébauche, le creuseur creusait l'intérieur du sabot, le pareur effectuait la finition. Le petit artisan sabotier qui travaillait seul effectuait lui-même toutes ces tâches. Le patron d'une plus grosse saboterie avait, lui, embauché des ouvriers qui prenaient chacun en charge une partie du travail. Le travail à la chaîne avant l'heure, en quelque sorte. Pour autant, la relation patron ouvrier n'était nullement hiérarchique : le patron vivait, travaillait, mangeait avec ses ouvriers. Chacun de ces ouvriers était payé un sou par sabot pour sa partie. Un sabot fini revenait donc à trois sous (voire quatre ou cinq si la finition était plus soignée, s'il y avait des sculptures ou du vernissage ou toute autre fantaisie). La matière première pour un sabot coûtait deux sous et le patron prenait un sou de bénéfice. La paire de sabots était donc vendue douze sous au client (fin du XIXème siècle), soit 60 centimes (20 sous = 1 franc). Toutefois, les malfaçons et les ristournes accordées aux revendeurs venaient diminuer ce sou de bénéfice d'autant. Le patron sabotier n'était pas riche, tout comme ses ouvriers. Il arrivait même souvent qu'il prenne en charge une partie de la fabrication par soucis d'économie.
Dans les régions pauvres, lorsqu'il travaillait seul, le sabotier et sa famille subsistaient humblement. Il avait alors recours à une autre activité d'appoint : il était souvent barbier ou coiffeur, parfois il tenait une buvette.
Dans la hiérarchie du compagnonnage, le sabotier est placé bien loin derrière les prestigieux métiers de la pierre (maçon, tailleur…), du métal (forgeron, armurier,…) et du bois (charpentier, ébéniste,…). Il fait partie, au même titre que les vanniers, des petits métiers, exercé par les humbles, pour les humbles. Chez les compagnons de Maître Jacques, il n'apparaît qu'en 1865, alors que les menuisiers y sont répertoriés depuis 570 et les tanneurs depuis1330, par exemple.
De fait, il y avait peu de compagnons sabotiers. Le métier se transmettait souvent de père en fils pendant des générations. Toutefois, le musée du compagnonnage de Tours nous permet d'admirer quelques chef-d ‘œuvres de sabotiers. Ces travaux magnifiques étaient l'aboutissement de plusieurs années d'apprentissage, qui se terminaient par un tour de France, à l'issu duquel la maîtrise était accordée au compagnon lors de la présentation de son chef d'œuvre.
On peut également y faire plus ample connaissance avec René OLIVIER, dit Tourangeau le courageux, compagnon sabotier à Restigné (Indre-et-Loire), artiste, mais également perruquier pendant les périodes creuses. Il est né le 25 mai 1838. Il aurait effectué un tour de France pendant 9 ans, à l'issu duquel il se maria à l'âge de 31 ans. Après une longue vie consacrée au sabot, René OLIVIER reçoit la Légion d'Honneur en 1934, à l'âge de 96 ans. Au faite de sa maison à Restigné, si le vent est de la partie, on peut voir tourner la girouette en forme de… sabots.
Jean Louis MOREL
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