Emeutes à Raon-l'Etape (1)
Sources : extrait de l’Est Républicain du 30 juillet 1907 ; Raon-l’Etape de ses origines à 1918 par Louis Sadoul 1934.
Par téléphone, de Raon-l'Etape,
Lundi 28 juillet 1907, 2 heures soir.
L'historique de la grève
Je viens d'arriver à Raon-l'Etape qui, bien entendu, à la suite des tragiques événements d'hier, est en pleine effervescence.
Avant de vous retracer ce qui s'est exactement passé, je tiens à vous donner des détails précis sur l'état du conflit dans la journée de dimanche.
Vous savez qu'une grève avait donc éclaté à la fabrique de chaussons Amos, à La Neuveville-les-Raon.
Cette fabrique occupe environ mille ouvriers et ouvrières. La plupart sont du pays, mais il s'y trouve un élément étranger qui, depuis quelque temps, manifestait des signes d'effervescence.
La grève fut déclarée. Dirigée par les agitateurs, elle prit bientôt un caractère violent et révolutionnaire. Des barricades lurent élevées autour de la fabrique. Les ouvriers et ouvrières empêchèrent les employés de bureau d'v pénétrer.
Cependant, les derniers jours de la semaine précédente, le conflit semblait terminé. En effet, M. Brajon, conseiller d'arrondissement, que les ouvriers considéraient comme le mandataire de M. Amos, qui a quitté Raon, avait prévenu les grévistes qu'il recevrait une délégation d'entre eux.
Cette délégation était composée de Modeste Thirion, Julien Gaillard, Henri Mougenot, Lucien Favelier, Marie Georges, Charles Cordonnier.
M. Brajon a fait remarquer aux délégués que Boudoux, secrétaire des syndicats de Meurthe-et-Moselle, n'avait pas à intervenir en aucune façon dans les questions pendantes. Les délégués ont accepté qu'il en soit ainsi, et de ce fait les conciliateurs ne devaient avoir à faire qu'à des ouvriers de l'usine Amos.
M. Brajon a fait ressortir aux délégués qu'il n'a été chargé d'aucune mission par M. Amos et que ce dernier ne lui a laissé aucun pouvoir pour solutionner le conflit, mais comme dans la lettre du comité de la grève il est dit qu'on espère que M. Brajon ne se dérobera pas à la demande qui lui était faite, il a accepté d'intervenir pour tâcher d'aboutir à une solution qui permette la reprise du travail.
M. Brajon a demandé d'autre part que M. Fleurent se joigne à lui comme conciliateur, étant donné qu'il est le représentant de la circonscription.
Les délégués ouvriers y ont consenti et se sont engagés à ce qui suit :
1° Aucune question politique ne sera soulevée dans le cours des arrangements.
2° Aucun acte répréhensible ne sera plus commis par les grévistes à partir de ce jour.
L'exposé des revendications portait sur des questions d'ordre plutôt secondaire : tableaux par ateliers avec les noms des ouvriers, les heures de travail des ouvriers travaillant à la pièce et à la journée, etc., etc. ; augmentation de dix pour cent dans l'atelier Guth-Flanelle ; tarif des façons.
Les ouvriers demandaient aussi la reconnaissance du syndicat.
M. Frédéric Amos a répondu aux délégués qu'il ne demandait pas mieux que d'entrer en pourparlers avec eux, et a émis l'espoir que dans la croyance à une conciliation très proche le calme reviendrait à Raon et à La Neuveville.
L'entrevue devait avoir lieu aujourd’hui lundi.
L'après-midi du dimanche 28 juillet 1907
Dans ces conditions, rien ne faisait prévoir que des scènes particulièrement violentes se passeraient dimanche après-midi à Raon et à La Neuveville-les-Raon.
Mais dans l'après-midi, des grévistes de ces deux localités voulurent forcer un cortège avec des ouvriers d'Etival et de la Souche-d'Anould.
Le capitaine de gendarmerie de Lunéville prévint les grévistes au moment de la formation du cortège, qu'ils aient à marcher par petits paquets. Mais les grévistes comprirent, parait-il, que l’officier voulait leur enlever la bannière rouge syndicale.
Ils entourèrent le malheureux capitaine, qu'ils assommèrent, Les gendarmes eurent
le plus grand mal à le dégager.
Les grévistes, surexcités, se mirent à prendre les charrettes, des morceaux de bois placés devant les portes et dressèrent des barricades dans les rues de Raon.
Peu après, arriva le sous-préfet de Saint-Dié, M. Malhivet, accompagné des chasseurs à cheval de Lunéville.
Le sous-préfet invita les grévistes à démolir les barricades, mais ils s'y refusèrent, disant qu'ils ne voulaient pas voir de troupe. Puis, prenant des pierres, ils les lancèrent sur les chasseurs à cheval.
Les chasseurs et gendarmes, après s'être servis de la crosse de leur mousqueton, serrés de près par les grévistes, tirèrent des coups de feu. On signale comme tués les ouvriers Cordonnier et Thirion, de Maisons-Rouges. Il y a de nombreux blessés parmi les
ouvriers.
Du côté de la troupe il y a, me dit-on, deux officiers, sept chasseurs à cheval, quatre gendarmes blessés, dont un grièvement.
Le préfet des Vosges, M. Causel, est arrivé à Raon, ainsi que le commandant de gendarmerie Bonnefov, de Nancy (Raon dépend en effet de la gendarmerie de la 20e région).
Raon a l'aspect d'une ville en état de siège. Des chasseurs à pied sont venus renforcer le service d'ordre.
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