Le travail des enfants

Par nécessité mais aussi par tradition, dans bien des sociétés, les enfants ont travaillé aux côtés de leurs parents au sein de fermes ou d’ateliers familiaux. Attelés à des tâches ne demandant ni force, ni connaissances ou capacités spécifiques, telles que la garde des troupeaux, les récoltes, ils contribuaient de cette manière à l’autosubsistance familiale.

 

La France de l’Ancien Régime ne rompt pas avec cette habitude, contredisant ainsi certaines idées reçues considérant que le travail des enfants serait né de la Révolution Industrielle (fin XVIIIème –XIXème s.). A la même période, l’emploi des plus jeunes en dehors du cadre familial était également monnaie courante. Au XVIème siècle, un système de placement des enfants, par leurs parents, chez d’autres adultes existait déjà. Défini ou non par un contrat entre le futur « maître » et le représentant légal de l’enfant, un transfert d’autorité et de responsabilité s’opérait en vue d’une sociabilisation du jeune et de son entrée dans la vie professionnelle. Si un contrat d’apprentissage était parfois rédigé, fixant les conditions d’hébergement, de formation professionnelle de ce dernier, la situation était toujours à l’avantage du « maître », qui disposait ainsi à domicile d’une force de travail peu onéreuse.

Bien qu’acquérant un savoir-faire, l’apprenti avait tout intérêt à assimiler au plus vite les us et coutumes de son nouveau corps de métier afin de s’y intégrer au mieux. Néanmoins, le rêve d’accéder à des postes plus valorisants lui était presque impossible, ces derniers étant réservés à une minorité dont ses origines lui interdisaient l’accès.

Sous l’Ancien Régime, conformément à l’idée que le travail serait rédempteur et moralisateur, les institutions accueillant des enfants abandonnés ou orphelins, qu’elles soient civiles ou religieuses, prirent l’habitude de faire travailler ces jeunes au sein de leurs ateliers ou à la campagne.

Puis, avec les changements de mode de production, elles devinrent une source intarissable d’ouvriers pour les industriels. L’introduction de la mécanisation dans divers secteurs d’activités entraîna une rupture avec le modèle traditionnel du travail domestique, agricole, du monde ouvrier en général et de celui de l’emploi des enfants en particulier. A la recherche d’une main-d’œuvre non qualifiée et nombreuse, le recours à l’embauche de très jeunes garçons et filles paraissait une solution idéale pour les industriels. Les institutions de charité fournirent dès lors, aux marchands et fabricants, une main-d’œuvre appréciée pour sa discipline et son faible coût.

Ces lieux constituèrent de véritables réservoirs d’ouvriers en herbe dans lesquels le patronat puisa, allégeant ainsi ses dépenses et celles de ces institutions. Si pendant la période révolutionnaire, les enfants, pris en charge par les hôpitaux généraux, bénéficièrent souvent d’un contrat d’apprentissage, à la fin de celle-ci, l’emploi d’une main-d’œuvre enfantine dans les usines étant désormais banalisé, ce contrat devint presque inexistant. L’ampleur de ce phénomène exigeant une réglementation complète de l’aide aux enfants trouvés, « l’Assistance publique » au sens moderne du terme fut constituée par décret du 19 janvier 1811. Désormais ces enfants appartinrent corps et âme à l’Etat.

Les garçons furent voués à entrer dans la marine à douze ans, après avoir été préalablement placés chez des cultivateurs ou des artisans, et les filles, elles, furent destinées à des emplois de domestiques, de couturières ou d’ouvrières.

Jusqu’en 1818, date à laquelle l’entrée dans la marine ne fut plus une obligation, et que l’employeur se vit contraint de leur verser un salaire, la situation de ces orphelins, de ces abandonnés ne différait donc pas énormément de celle qu’ils enduraient précédemment.

C’est au courant du XIXème siècle, en pleine période d’industrialisation galopante, née de la Révolution Industrielle et de la mécanisation, que les changements en matière d’emploi de main-d’œuvre juvénile furent les plus profonds et les plus nombreux. Les enfants issus des institutions ne furent pas les seuls touchés par un phénomène commun à tous les secteurs de l’économie. Parmi tous, l’industrie textile sembla alors se démarquer par le nombre d’enfants qu’elle employa, mais également par le triste sort qu’elle leur réserva. Selon divers témoignages, les pires excès furent commis dans ce secteur. Le machinisme s’y développant, la force physique des ouvriers ne s’y révéla plus nécessaire, permettant aux patrons d’employer des enfants toujours plus jeunes. C’est ce qui différencia par exemple cette activité de la métallurgie, qui, demandant plus de capacités physiques, limita de fait le recours aux plus jeunes. Les mines, elles, suite notamment à une interdiction de 1813 d’y faire travailler des enfants de moins de dix ans, et bien qu’ayant souvent profité de la petite taille de ces derniers leur permettant de se glisser dans les galeries les plus étroites, sont de moins en moins employeuses.

Pour le patronat, la présence d’enfants dans ses usines se justifiait donc par l’introduction de nouvelles données techniques. L’utilisation de celles-ci, comme la machine à vapeur, permirent, à certains postes, de remplacer un adulte par un ou plusieurs enfants. De même, de par leurs caractéristiques physiques et leur agilité, ces jeunes étaient irremplaçables pour bien des opérations, telles que le rembobinage des fils, l’épluchage dans les filatures de coton. Outre la modification de la nature des postes de travail, la conjoncture économique poussa aussi les fabricants à engager des enfants, main-d’œuvre nombreuse, docile, moins payée que les adultes, et surtout licenciable à merci à la première crise venue. Dans une vision purement productiviste, l’aspect financier constituait le principal attrait pour les industriels, mais également pour les parents qui voyaient dans les activités de leur progéniture un apport financier supplémentaire. Pour beaucoup de familles, tant qu’il ne travaille pas, l’enfant est une lourde charge, alors que son emploi représente un gain salarial, qui avec un certain recul semble cependant plus qu’illusoire.

Bien des auteurs, comme Victor Hugo ou Zola, ont dépeint les conditions de vie et de travail dans les nouveaux centres industriels du XIXème siècle. Dans les usines, si les adultes souffraient de la chaleur ou du froid, du manque d’air, de la toxicité des produits utilisés, la main-d’œuvre juvénile était encore plus exposée à la rudesse de ces lieux. La recherche du profit ne se souciait guère de l’hygiène des ateliers, de la sécurité des ouvriers. On y embaucha des enfants en bas âge, en moyenne huit ou neuf ans, mais aussi des plus jeunes, qui de par l’insalubrité des locaux, les cadences imposées, mais aussi la non adaptation des postes qu’on leur confiait, furent les premières victimes d’accidents du travail.

Remplissant des tâches ingrates jusqu’à quinze heures quotidiennes, six jours sur sept, ces enfants devaient encore endurer des déplacements très longs pour regagner leur logis. Mais une fois chez leurs parents, ils n’étaient guère mieux lotis. Ils y souffraient du surpeuplement, de l’insalubrité des lieux, d’une alimentation faible en qualité et en quantité. Les logements de petites tailles, au loyer élevé, n’étaient en rien des lieux de vie, ils se résumaient en réalité à des lieux de passage entre deux journées d’usine.

Dans de telles conditions de vie, d’hygiène, de fatigue, de sous-alimentation, de malnutrition, de dangers physiques évidents, où les épidémies étaient fréquentes, il n’est pas surprenant que la surmortalité infantile soit caractéristique de ces milieux populaires. De même, d’autres maux, tels que l’ivrognerie, l’abus de tabac, les mauvaises fréquentations, le vol touchaient régulièrement ces jeunes, les exposant à des dangers supplémentaires. Certainement par mimétisme, leur comportement s’apparentait souvent à celui des adultes. Il n’était pas rare de croiser des enfants dans les cabarets où on les traitait comme des clients ordinaires. Habitués des lieux de débauche, ils ne le furent pas autant des salles de classe. Considérée comme une dépense inutile, l’instruction n’était pas primordiale, contrairement au travail de l’enfant qui apparaissait comme une source de revenu supplémentaire. Malgré la prise en charge par certaines municipalités des frais de scolarité, ou de la création « d’écoles de fabrique », la mentalité populaire ne perçut pas l’utilité de l’éducation, et peu de gamins furent scolarisés. Les enfants vivaient dans des conditions très dures où les mots « repos » et « amusement » semblaient inexistants.

Dès la fin des années 1820, les premières contestations concernant le travail des enfants se firent entendre dans l’Est de la France. Mais il fallut attendre 1840 et le Tableau de l’Etat Physique et Moral des Ouvriers de Louis-René Villermé pour que l’opinion publique prenne véritablement conscience du problème. Les résultats de cette enquête dans les manufactures textiles de l’Est et du Nord de la France, ainsi que ceux de l’enquête menée en parallèle par le Ministère du Commerce auprès des patrons, eurent pour conséquence le vote d’une loi le 22 mars 1841. Cette dernière se développa sur trois axes, celui d’un âge minimum à l’embauche de huit ans ; la création de deux catégories d’enfants ouvriers, les huit-douze ans et les douze-seize ans dont les horaires journaliers furent respectivement limités à huit et douze heures ; et l’obligation de la fréquentation scolaire. Mais l’application de cette loi posa bien des problèmes car elle dépendait à la fois de l’accord patronal en ce qui concerne la mise en pratique de ces mesures, de l’intervention des familles et de la détermination de l’Etat d’en contrôler le bon fonctionnement.

Malgré la bonne volonté de certains inspecteurs en charge de la faire respecter, le manque de moyen et l’opposition des patrons expliquent que cette loi de 1841 se résume, non en une réussite, mais en une première étape vers l’amélioration du sort des enfants ouvriers.

La défaite de 1870 face à l’Allemagne, l’installation de la République, la « Commune », eurent pour conséquence la mise en place d’une nouvelle législation fondée essentiellement sur la nécessité de la scolarisation. Cette dernière, en plus de former de bons soldats, devait inculquer le respect des hiérarchies aux enfants ouvriers, leur donner des idées saines. La loi de 1874, même si elle ne touchait pas l’ensemble de la main-d’œuvre enfantine, en plus de repousser l’âge minimum à l’embauche, réduisit le temps de travail afin de favoriser une meilleure fréquentation scolaire. Le 16 juin1881, pour combattre l’absentéisme, dû en grande partie à la taxe scolaire et à la perte de gains des enfants scolarisés, l’école devint entièrement gratuite. Elle fut, de plus, obligatoire un an après.

Mais malgré la Loi Ferry, les fraudes furent encore nombreuses, et beaucoup d’enfants continuèrent à travailler.

Il faudra attendre une loi de 1892, pour que l’on se préoccupe véritablement de la protection de l’enfant et de la qualité de son travail. Pour la première fois, à l’exception de ceux travaillant dans les ateliers familiaux, tous les enfants furent concernés. Il fut désormais interdit de les employer avant l’âge de treize ans, leurs horaires furent à nouveau réduits, et une journée de repos hebdomadaire devint obligatoire. Les lois qui suivirent allèrent dans le même sens ; pourtant, à ce moment là encore, interdire totalement le travail des enfants n’était toujours pas d’actualité.

D’après Philippe Wandling

Extrait de Votre Généalogie n°4

Le travail des enfants
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