Les maçons de la Creuse – une migration contrôlée et surveillée
Le voyage des « maçons de la Creuse » commençait au printemps, février ou mars et prenait fin en novembre ou décembre. Un rythme migratoire qui, associé à leur blouse de travail blanche, leur ont valu l’appellation « d’hirondelles blanches ». « 1679 : l’hiver fut si rude que la neige dura plusieurs mois. En Sancerrois, la neige a tenu du 26 janvier au 22 février… Le 2 avril, jour de Pâques, il y avait encore de la neige dans certains endroits. » (NB : C’est dire l’état des routes et chemins pratiqués par les maçons qui ont quitté la Creuse au printemps.) « D’octobre 1677 à février 1683, dans une zone aux portes de Versailles – Essarts-le-Roi, Auneau, Dourdan, Epernon – une centaine de personnes a été dévorée par des loups, principalement des femmes et des enfants, mais aussi quelques hommes ». ( les plus jeunes des maçons-migrants avaient une douzaine d’années.). À l’époque de ces événements, nous étions dans la troisième campagne, 1678-1684, des travaux au château de Versailles. Travaux sous la direction de Jules Hardouin-Mansart. Le château prit les aspects que nous connaissons aujourd’hui. Michel Villedo, maçon de la Creuse, né en 1598 à Pionnat en Creuse et décédé à Paris le 9 décembre 1667 n’était plus architecte des bâtiments du Roi, mais les « maçons de la Creuse » étaient certainement nombreux sur cet immense chantier. Une appellation qui pourrait laisser croire, à l’image de ces oiseaux qui peuplaient nos étables, qu’ils étaient annonciateurs de présages heureux, porte-bonheur, symboles de liberté, de fidélité, de courage... La réalité était moins poétique. Comme toute migration, celle des « maçons de la Creuse » est loin de faire l’unanimité des habitants de villes et villages traversés. Ce sont des « étrangers ». Aussi, leurs déplacements sont très tôt soumis à contrôle. Chaque « maçon de la Creuse » doit posséder un passeport délivré pour l’aller par le maire. Il permet, en application des directives gouvernementales, de limiter ou interdire les départs vers telle ou telle région. Le passeport désigne, dès le Moyen Âge, le certificat permettant la libre-circulation des marchandises, puis le sauf-conduit garantissant celle des personnes. La Révolution française établit par le décret du 10 vendémiaire an IV (02/10/1795), la mise en place d’un passeport pour l’intérieur ou l’étranger : « ...nul ne peut quitter le territoire de son canton ni voyager sans être porteur d’un passeport ». Cette législation sera complétée par l’Empire avec les décrets du 18/09/1807 et du 11/07/1810. Ces règles resteront en vigueur jusqu’aux alentours de 1860, et tomberont peu à peu en désuétude. Le maçon-migrant doit également être en possession d’un livret ouvrier qui doit être visé à l’arrivée dans la ville et remis à l’employeur qui le rendra à la fin de la campagne après avoir porté des appréciations sur la manière de servir. Le livret ouvrier, document officiel à caractère administratif permettait aux autorités de contrôler les déplacements des ouvriers et leurs différents lieux d’emplois. Ce livret a des origines anciennes et on retrouve dès 1749 l’obligation pour les employés d’être munis d’une lettre de patente faisant office de « billet de congé ». Cette patente ayant, elle-même, des origines dans une réglementation médiévale qui imposait de se munir d’un congé en bonne et due forme lorsqu’on quittait un maître pour être embauché ailleurs. Le livret ouvrier, sous sa forme quasi définitive, a fait son apparition en 1781. Il est supprimé sous la Révolution au nom du libéralisme économique. C’est le Premier Consul Bonaparte qui, par la loi du 22 germinal en XI (12/04/1803), réinstaure le livret ouvrier avec un paragraphe interdisant les coalitions d’ouvriers. Son utilisation déclinera à partir de 1860, pour s’éteindre vers 1890 après la loi du 02/07/1890 qui le remplace par le certificat de travail). Les registres des garnis, tenus par les logeurs, sont eux aussi un moyen de suivre chaque migrant. Comme dans toutes les migrations, communautés… les bagarres, vols, petits larcins, vagabondages, révolte, coalition… alimentaient la rubrique des faits divers et les salles de tribunaux.
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